
A la fin de cette année 2025 et au seuil de 2026, je souhaite à tous les mauritaniens et à toutes les mauritaniennes, bonne et heureuse année. C'est en même temps, l'opportunité pour moi de faire un récapitulatif des principales idées que j'ai développées ici, sur la vie de la nation, souvent de manière critique et pamphlétaire frisant même la diatribe. Ce n'est en fait que le cri du cœur d'un citoyen inquiet pour le seul pays qui est le sien. Par-delà les discours officiels sur la stabilité et le développement, une réalité s’impose avec constance : la Mauritanie peine à décoller parce que le pouvoir politique et économique demeure concentré entre les mains d’un nombre réduit de familles. Une captation ancienne, systémique, qui freine toute dynamique de progrès. La Mauritanie dispose de ressources naturelles considérables : fer, or, gaz offshore, potentiel halieutique parmi les plus riches d’Afrique, vastes terres agricoles encore sous-exploitées. Pourtant, plus de soixante ans après l’indépendance, le pays reste marqué par la pauvreté, les inégalités et une défiance profonde envers les institutions. Cette contradiction alimente une question centrale : pourquoi un pays aussi riche reste-t-il structurellement fragile ? Pour de nombreux observateurs, la réponse tient en un mot : oligarchie. Depuis l’indépendance en 1960, l’État mauritanien n’a jamais réellement échappé à la logique de la personnalisation du pouvoir. Le passage du régime civil aux régimes militaires n’a pas bouleversé la structure profonde du système : une élite politico-militaire, souvent issue des mêmes cercles familiaux, tribaux ou clientélistes, contrôle les leviers essentiels de l’État. Le philosophe grec Aristote mettait déjà en garde contre ce type de dérive : « L’oligarchie apparaît lorsque le pouvoir est exercé dans l’intérêt des riches et non dans celui de la cité. » En Mauritanie, cette logique s’est progressivement institutionnalisée. L’accès aux hautes fonctions politiques, administratives ou économiques reste largement conditionné par l’appartenance à des réseaux familiaux, tribaux et relationnels, bien plus que par la compétence ou le mérite. Cette concentration du pouvoir s’est accompagnée d’une accumulation illicite ou opaque de richesses. Marchés publics attribués sans transparence, concessions minières ou halieutiques accordées à des proches du pouvoir, exonérations fiscales sélectives : autant de mécanismes qui transforment l’État en instrument d’enrichissement privé. L’économiste et politologue Jean-François Bayart a théorisé ce phénomène sous le terme de « politique du ventre », décrivant des systèmes où gouverner revient avant tout à redistribuer les ressources publiques à un cercle restreint de fidèles. La Mauritanie n’est pas un cas isolé certes mais elle rappelle de tristes cas, le Zaïre de Mobutu, la Tunisie de Ben Ali ou encore certains États pétroliers africains ont connu des trajectoires similaires. Dans tous ces cas, la captation des richesses nationales par une minorité a conduit à l’asphyxie de l’économie réelle et à l’explosion des inégalités. L’un des paradoxes mauritaniens réside dans la coexistence d’un discours officiel modernisateur avec des pratiques profondément anachroniques. Le tribalisme politique, le clientélisme, la reproduction de hiérarchies sociales héritées de l’esclavage et des castes continuent de structurer la vie publique. Le penseur français Alexis de Tocqueville écrivait : « Une société qui conserve les formes anciennes sans en avoir l’esprit est condamnée à l’immobilité. » Cette immobilité se traduit par l’exclusion persistante de larges franges de la population, Haratines, populations négro-africaines, jeunes des classes populaires — des centres de décision économique et politique. Pour beaucoup, l’État apparaît non comme un arbitre impartial, mais comme un instrument détenu par d’autres. À cette situation s’ajoute une gabegie financière chronique : projets coûteux sans impact réel, institutions créées sans moyens ni vision, dépenses publiques peu contrôlées. L’absence de mécanismes efficaces de reddition des comptes renforce un sentiment d’impunité généralisée. Le philosophe Montesquieu rappelait pourtant que : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois. » Lorsque la justice est perçue comme sélective et que la loi ne s’applique pas aux plus puissants, la confiance citoyenne s’effondre. Résultat : fuite des cerveaux et des jeunes, désengagement politique, montée du cynisme social et parfois tentations radicales. L’histoire contemporaine montre qu'aucun pays ne s’est développé durablement sous le contrôle d’une oligarchie prédatrice. Les exemples de réussite, Corée du Sud, Botswana, Rwanda ont tous en commun une rupture, à un moment donné, avec la confusion entre intérêts privés et intérêt public. Le penseur anticolonial Frantz Fanon avait averti dès les années 1960 : « La bourgeoisie nationale qui succède au colon se révèle souvent incapable de transformer la nation ; elle se contente d’en hériter les privilèges. » Ce diagnostic reste d’une troublante actualité. La Mauritanie ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de jeunesse. Ce qui lui fait défaut, c’est un État réellement au service de l’intérêt général, fondé sur l’égalité devant la loi, la transparence et l’inclusion. Sans réforme profonde politique, économique et sociale, visant à démanteler les réseaux de rente et à restaurer la primauté des institutions sur les familles, le pays restera prisonnier d’un système qui profite à quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Comme le rappelait Nelson Mandela : « Une nation ne se juge pas à la façon dont elle traite ses citoyens les plus puissants, mais les plus vulnérables. » C’est à cette aune que la Mauritanie sera jugée, aujourd’hui comme demain.
Bonne année et meilleurs vœux.
Source: Publication d’ICheikh sur facebook (voir photo)




