
Mon général, je vous concède votre esprit critique, votre sens de l'éternelle rébellion intellectuelle, garante de votre indépendance. Soit. Mais il ne faut pas que votre propension à la sublimation vous pousse à exposer des jugements hâtifs ou à préconiser un raisonnement approximatif à vos lecteurs. Votre papa, feu le colonel Veyah Ould Maayouf a brillé, de part sa bravoure, sa lucidité au moment de la marche vers l'ennemi, contrairement à beaucoup de ses compatriotes qui refusaient même d'aller en renfort à leurs frères d'arme sous le feu de l'ennemi. C'est à cause de cette guerre des sables que le colonel Veyah Ould Maayouf a conquis l'âme de tous les mauritaniens. Personne n'a demandé ce conflit, et permettez-moi de rendre hommage à tous les mauritaniens tombés sur le champ de bataille, surtout aux vaillants combattants morts sans crier gare, ensevelis dans le désert, le plus souvent sans sépultures décentes. Voilà une bonne occasion de nous rappeler de tous nos martyrs, particulièrement du soldat inconnu. Cependant le coup d'Etat du lundi 10 juillet 1978, pouvait ne pas survenir si la guerre du Sahara, qu'on pouvait justement éviter, n'avait pas eu lieu, un certain mois de décembre 1975. Comme tous les conflits, cette guerre est arrivée de manière subite, même si les prémisses de son inéluctabilité couvaient dans certaines chancelleries occidentales, ou arabes à Rabat, Alger, Riad ou Tripoli. Les politiciens de l'époque, ceux qui nous gouvernaient, devraient se poser la question sur l'intérêt saillant que le roi du Maroc portait au partage du Sahara entre son royaume et la "petite" Mauritanie, dont il revendiquait l'appartenance, une décennie auparavant, avant les fameux accords tripartites de Madrid de 1975. Vous savez mon général, lorsque la France est entrée en guerre contre l'Allemagne le 1er Août 1914, elle ne s'imaginait jamais que ce conflit allait la faire saigner. Au contraire, les soldats français mobilisés ont d'abord défilé sur les Champs Elysées, la fleur au fusil, ravis même de trouver une bonne occasion de venger l’humiliante défaite du 2 septembre 1870 à Sedan, là où l'empereur Napoléon Ⅲ a été fait prisonnier par l'Armée prussienne. Comme les politiciens de 1975 en Mauritanie, les français n'avaient pas imaginé l'ampleur des dégâts politico-économiques qui résulteraient de cette Guerre devenue d'ailleurs Mondiale. Alors la guerre du Sahara, pouvait-elle être évitée ? Le coup d'Etat du 10 juillet 1978, serait-il le prélude au péché originel duquel découlent tous les déboires de la République Islamique de Mauritanie, à nos jours ? Feu le président Moktar Ould Daddah et son équipe rapprochée, composée de feus le diplomate chevronné Hamdi Ould Mouknass, du ministre de la Défense Mouhameden Ould Babah, ont posé les fondements d'une république à partir du néant. Tout allait bien jusqu'au jour où la Mauritanie a eu des ambitions annexionnistes sur le Sahara occidental. Quand un Etat doit prendre une décision qui engage sa souveraineté, il doit consulter les dessous de cartes. En bons géopolitologues, à défaut d'être rompus à la géostratégie, nos aînés devraient se poser ces questions :
1/ Pourquoi le roi Hassan ll voudrait- il partager le Sahara Occidental avec nous, pendant qu'il pouvait l'annexer en entier ?
2/ N'était-il pas préférable de laisser un Etat tampon entre nous et le royaume chérifien, afin de canaliser les velléités expansionnistes du Maroc impérial à notre égard, tout en respectant le droit international ?
3/ N'était-il pas beaucoup plus habile de laisser le front Polisario jouer les rabatteurs pour nous, au lieu de tomber dans le piège franco-marocain, deux entités ennemies jurées de l'Algérie, soutien du mouvement indépendantiste sahraoui, le Polisario ?
Autant de questions que si elles avaient attiré l'attention cognitive de nos dirigeants de l'époque, auraient pu nous épargner d'une guerre fratricide qui a chamboulé l'ordre géopolitique de la sous-région. Vous voyez mon général, qu'on le veuille ou non la Mauritanie est sortie exsangue de cette épreuve qui a duré de décembre 1975 à juillet 1978. Toutes les statistiques étaient unanimes que la Mauritanie était en banqueroute, et que notre économie, basée sur l'extraction du fer, l'exportation du poisson, était également en stagnation. C'était l'impasse, ce qui a poussé feu Moktar Ould Daddah à se résigner au changement de régime, en lançant cette phrase devenue célèbre, quant au pouvoir: je cite "alors qu'ils le prennent (pouvoir), ils verront que ce n'est point une sinécure". Certes l'Histoire lui a donné quasiment raison, mais le 10 juillet 1978, était inévitable, des causes ayant produit leurs effets.
A/ Le 10 juillet 1978 n'était pas un caprice d'officiers de salon
Sans Armée structurée tout au début de la guerre, les militaires mauritaniens se sont battus, l'expérience aidant, le pays a pu s'adapter aux assauts incessants de l'ennemi. Mais 3 années de guerre ont mis en veilleuse tous les projets macro-économiques du pays, l'ennemi frappant là où ça fait mal, à savoir la voie ferrée reliant Zouerate à Nouadhibou. En 1978, la Mauritanie était ruinée, feu Moktar Ould Daddah qui avait pourtant de bons rapports avec tous les pays du monde, n'a pu inverser la tendance. Ainsi des officiers patriotes, avec à leur tête le colonel Moustapha Ould Mohamd Saleck, ont épargné à la Mauritanie la frustration, en destituant le père de la Nation. Général Lebat Ould Maayouf, l'acte du 10 juillet lui-même était salutaire puisqu'inévitable. Mais les politiques qui vont suivre étaient-elles désastreuses. Sur ce point, je suis d'accord avec vous. Car l'exercice du pouvoir demande une lucidité, un savoir-faire, une autorité qu'on ne peut partager que quand on doit écouter l'avis des autres afin de trancher seul, cette fois. Moustapha Ould Mohamed Salek était un officier sincère, Bouceif n'a même pas eu le temps d'exercer ses talents de meneur d'hommes qu'on lui reconnaît durant la guerre du Sahara; Haidalla est un candide, Maawiya qu'on croyait moderne a échoué. Aziz est le genre de président à double casquette; il a les slogans d'un Hugo Chavez du Venezuela, issu de la révolution Bolivarienne, mais il est vêtu d'un manteau de narcotrafiquant, trop porté sur l'argent…….
Notre seul espoir à voir un militaire changer le train de vie très en deçà de l'acceptable (pas d'eau, pas d'électricité, de santé primaire, d'école primaire convenable), est le président Mohamed Ghazwani. Puisqu'il est la synthèse de tout ce que ses prédécesseurs ont de qualités. Son seul défaut c'est qu'il est très tolérant, très fidèle en amitié (sauf ceux comme Mohamed Ould Abdel Aziz qui a voulu lui manquer de respect en essayant de le piétiner). Mon général, vous avez dû constater de vous-même cette tolérance à votre égard également. Puisque du temps de Ould Abdel Aziz, avec lequel vous aviez toujours les couteaux tirés depuis 1980 à Kaédi, vous n'êtiez jamais sorti pour le critiquer. Profitez, profitez, mais n'abusez pas de la tolérance du pouvoir actuel qu'il ne faut surtout pas confondre avec de la faiblesse. N'est-ce pas? Personnellement je préfère vivre sous un régime tolérant que sous un pouvoir musclé et qui, à la longue ne fournit ni eau, ni électricité, encore moins la santé de base. Mon général, n'agressez pas la mémoire des officiers pionniers auteurs de l'inévitable lundi 10 juillet 1978 et qui n'ont même pas eu le temps de respirer, qu'on leur a arraché le pouvoir. Après, disons depuis le début des années "80" et sur ce, vous avez raison mon général, rien n'a été construit de manière substantielle. Fraternellement ..mon général... /.
ELY SIDAHMED KROMBELE, FRANCE




